L’État, le pouvoir et la trahison

Un État ne se confond pas avec ceux qui le gouvernent. Il repose, dans son acception classique, sur un territoire, une population et des institutions exerçant l’autorité publique. Le territoire et la population constituent des éléments relativement permanents. Le pouvoir politique, en revanche, est par nature temporaire : dans une République, ceux qui l’exercent n’en sont pas les propriétaires. Ils en sont les dépositaires. Cette distinction, pourtant élémentaire, revêt une importance particulière en Algérie.

Nous ne parlerons ici ni des monarchies ni des autres formes de gouvernement. Nous parlerons de notre République, de ce que signifie être citoyen d’un État qui se définit constitutionnellement comme une République et dont la souveraineté appartient au peuple.

L’État appartient au peuple, le pouvoir lui est confié

Dans une démocratie, le peuple est qualifié de souverain parce que la légitimité du pouvoir politique procède de lui. Les institutions publiques sont censées exercer leurs fonctions en son nom, dans le respect de la Constitution et des lois, et au service de l’intérêt général. Ce principe n’est pas une simple déclaration de principe. La Constitution algérienne de 2020 affirme, dans ses articles 7 et 8, que le peuple est la source de tout pouvoir et qu’il exerce sa souveraineté par l’intermédiaire des institutions qu’il se donne. Mais entre un principe constitutionnel et sa mise en œuvre effective, il peut exister un écart considérable. Nous ne nous attarderons pas ici sur les élections, ni sur les différents scrutins censés permettre aux Algériens de choisir leurs représentants. Les interrogations régulièrement exprimées sur la transparence, la crédibilité et l’effectivité du processus électoral ont profondément contribué à la défiance d’une partie de la population. Le problème dépasse cependant largement la seule question électorale. Il touche à une question plus fondamentale : à qui appartient réellement le pouvoir et au nom de qui est-il exercé ? Le paradoxe est saisissant. Le peuple algérien a été jugé suffisamment mûr et responsable pour porter le poids d’une guerre de libération, pour consentir aux sacrifices les plus lourds et pour envoyer ses fils et ses filles combattre pour l’indépendance. Des centaines de milliers d’Algériens ont perdu la vie afin que leurs descendants puissent vivre dans un pays libre et souverain. Comment pourrait-on alors considérer que ce même peuple serait incapable de savoir ce qui est bon pour lui, incapable de participer à la définition de son avenir ou incapable de questionner ceux auxquels il a confié l’exercice du pouvoir ? Cette idée est difficilement compatible avec le principe même de souveraineté populaire.

L’État n’est pas le pouvoir

Il faut donc rappeler une distinction fondamentale : l’État et le pouvoir ne sont pas la même chose. L’État est une continuité. Les gouvernements passent, les responsables changent, les institutions évoluent. Le pays, lui, demeure. Dans une République, aucun responsable politique ne devrait pouvoir s’identifier à l’État. Aucun gouvernement ne devrait pouvoir considérer la contestation de sa politique comme une contestation de la nation. Et aucun citoyen ne devrait être présenté comme un ennemi de son pays simplement parce qu’il critique ceux qui le gouvernent. Pourtant, lorsque cette distinction disparaît du débat public, une confusion dangereuse s’installe : critiquer le pouvoir devient « attaquer l’État » ; contester une décision devient « s’opposer à la nation » ; dénoncer une dérive devient « porter atteinte aux intérêts du pays ». C’est dans cet espace que surgit une accusation particulièrement lourde dans la mémoire collective algérienne : celle de trahison.

Quand la critique devient trahison

En Algérie, le mot « traître » ne peut être considéré comme une simple invective politique. L’histoire nationale lui donne un poids particulier. Dans d’innombrables familles algériennes, la mémoire de la guerre de Libération demeure présente. Des pères, des mères, des grands-parents, des oncles, des proches ou des voisins ont participé, directement ou indirectement, à la lutte pour l’indépendance. Les générations qui ont suivi savent ce que la liberté et la souveraineté ont coûté au pays. C’est précisément pour cette raison que l’accusation de trahison peut être utilisée comme un instrument particulièrement puissant de dissuasion. Si l’on parvient à faire croire qu’une critique du pouvoir constitue une attaque contre l’État, il devient alors facile de présenter celui qui critique comme quelqu’un qui « travaille contre son pays ». La conséquence est prévisible. Des citoyens peuvent finir par se taire non parce qu’ils approuvent les décisions prises, mais parce qu’ils craignent les conséquences de leur parole : l’isolement, la stigmatisation, les poursuites, l’emprisonnement ou simplement l’étiquette infamante de « traître ». Or il faut revenir à une distinction juridique et politique essentielle. La trahison, dans son acception la plus grave, suppose une atteinte volontaire aux intérêts fondamentaux de son pays, notamment lorsqu’une personne agit au bénéfice d’une puissance étrangère ou d’un adversaire. Elle ne saurait être assimilée à l’exercice pacifique de la liberté d’expression ou à la critique des politiques publiques. Critiquer son gouvernement n’est pas trahir son pays. Dénoncer une mauvaise gestion n’est pas trahir son pays. Demander des comptes à un responsable public n’est pas trahir son pays. Contester une politique publique n’est pas trahir son pays. Et vivre à l’étranger, quelle qu’en soit la raison, ne constitue pas davantage, en soi, un acte de trahison. Dans une société démocratique, la critique n’est pas une faiblesse de l’État. Elle est l’un des mécanismes qui permettent de le contrôler et de le corriger. Un pouvoir qui n’accepte jamais la contradiction finit par ne plus entendre la réalité.

Le rôle de l’armée et la question de la responsabilité

Cette réflexion conduit inévitablement à la question du rôle de l’Armée nationale populaire. L’armée est une institution fondamentale de l’État algérien. Son statut et ses missions sont définis par la Constitution, notamment par son article 30. Elle a pour mission constitutionnelle de sauvegarder l’indépendance nationale, de défendre la souveraineté et l’intégrité territoriale du pays ainsi que ses intérêts vitaux. Cette fonction justifie le respect qui lui est dû en tant qu’institution de la République. Mais le respect d’une institution ne peut signifier son immunité à toute discussion. Une distinction doit ici être opérée entre le respect de l’institution militaire et l’interdiction de questionner son éventuel rôle dans la décision politique. Si l’armée exerce exclusivement les missions qui lui sont confiées par la Constitution, elle doit être considérée et respectée dans ce cadre. Mais si, dans les faits, elle exerce une influence déterminante sur les grandes orientations politiques du pays, alors cette influence devient une question d’intérêt public. Elle peut et doit pouvoir être discutée, analysée et, lorsque cela est nécessaire, critiquée. Il ne s’agit pas de remettre en cause l’institution militaire en tant que telle. Il s’agit de poser une question fondamentale dans tout système républicain : qui décide et qui répond de la décision ? Une institution qui exercerait une influence politique considérable sans être soumise à un mécanisme clair de responsabilité publique créerait inévitablement un déficit de transparence. C’est ce déficit qui nourrit l’idée d’une « boîte noire » : les citoyens constatent les conséquences des décisions sans toujours savoir où, par qui et selon quelles procédures elles ont été arrêtées. Pendant ce temps, l’exécutif se trouve au premier plan. Le chef de l’État et le gouvernement assument publiquement les décisions prises devant la population. Dès lors, une question devient incontournable : si une partie essentielle du pouvoir réel est exercée ailleurs que dans les institutions constitutionnellement chargées de gouverner, où se situe la responsabilité politique ? La démocratie ne repose pas seulement sur l’existence d’institutions. Elle repose aussi sur la possibilité d’identifier ceux qui prennent les décisions, de connaître les procédures par lesquelles elles sont prises et de leur demander des comptes.

La parole donnée et la confiance publique

Cette question devient encore plus grave lorsque la parole publique crée une attente que les actes de l’État viennent ensuite démentir. Le pouvoir politique a, à plusieurs reprises, appelé les Algériens critiques vivant à l’étranger à revenir au pays et à participer à la vie nationale. Certains ont accordé leur confiance à ces déclarations. Certains sont revenus. Certains ont ensuite fait l’objet de poursuites ou d’incarcérations. Chaque affaire doit évidemment être examinée individuellement, selon les faits qui lui sont propres et dans le respect des procédures judiciaires. Mais au-delà des cas particuliers demeure une question de principe : Que vaut la parole publique si un algérien ne peut raisonnablement s’y fier ? Dans un État de droit, la confiance ne peut pas reposer uniquement sur la parole d’un dirigeant. Elle doit être protégée par des garanties institutionnelles, juridiques et judiciaires suffisamment solides pour que l’algérien puisse connaître ses droits et anticiper les conséquences de ses actes. La sécurité juridique est une composante essentielle de la confiance dans l’État.

Quand l’algérien est invité à parler, puis sanctionné pour avoir parlé

La même contradiction peut être observée à l’intérieur du pays. On demande à l’algérien d’être responsable, engagé, attentif à la gestion de sa commune, de sa wilaya et de son pays. On l’invite à participer à la vie publique et à demander des comptes à ceux qui exercent des responsabilités. Mais que se passe-t-il lorsque le citoyen prend réellement cette invitation au sérieux ? Un algérien mécontent de la gestion de sa commune critique son élu. Il dénonce une décision. Il demande des explications. Il réclame des comptes. Il exerce alors, en principe, une fonction civique élémentaire. Si cette expression critique est ensuite traitée comme une menace ou donne lieu à des poursuites pénales disproportionnées, le message adressé à l’ensemble de la société devient profondément contradictoire. L’algérien finit par ne plus savoir quelle attitude adopter. Doit-il parler ou se taire ? S’il parle, il peut craindre les conséquences. S’il se tait, les problèmes demeurent. C’est ainsi qu’une société peut progressivement être enfermée dans une contradiction permanente : on demande aux algériens d’être responsables, mais on leur rappelle brutalement les limites de leur responsabilité dès lors que celle-ci prend la forme de la critique. À terme, ce n’est pas seulement la liberté d’expression qui est affectée. C’est la confiance.

La peur et l’érosion de la confiance

Lorsqu’un Algérien ne sait plus avec certitude ce qu’il peut dire, ce qu’il peut contester ou ce qui pourrait lui être reproché, il commence naturellement à pratiquer l’autocensure. La peur devient alors un mécanisme politique plus puissant que l’interdiction formelle. On n’a pas besoin d’interdire toutes les paroles si les algériens ont appris à mesurer eux-mêmes le risque de les prononcer. Or un État ne repose pas uniquement sur ses administrations, ses institutions ou ses forces de sécurité. Il repose aussi sur une relation de confiance avec sa population. Lorsque cette confiance se dégrade durablement, les conséquences dépassent largement le domaine politique. Elles touchent la cohésion sociale, la participation civique, l’investissement, l’initiative individuelle et, plus largement, la capacité d’une société à se projeter dans l’avenir. C’est dans ce contexte qu’il faut également regarder le phénomène de la « harga », ces départs clandestins par voie maritime auxquels certains Algériens recourent au péril de leur vie. Il serait trop simple d’y voir uniquement une fascination pour l’étranger ou un désir individuel de quitter le pays. Pour certains, partir constitue une réponse à un sentiment d’impasse. Lorsque l’on ne croit plus pouvoir changer les choses, lorsque l’on ne croit plus pouvoir les critiquer librement et lorsque l’avenir apparaît sans perspective, la recherche d’une porte de sortie peut devenir une tentation, parfois au prix de risques extrêmes. D’autres restent et tentent de construire leur vie par leurs propres moyens. Ils « se débrouillent », selon une expression profondément ancrée dans notre société. Mais une société ne peut pas durablement demander aux individus de trouver des solutions individuelles à des problèmes collectifs.

Il n’y a pas de développement sans liberté

On ne construit pas durablement un pays avec la seule débrouille, le silence et la peur. Le développement politique, économique et social exige un environnement dans lequel les erreurs peuvent être signalées, les décisions discutées, les politiques publiques évaluées et les responsables questionnés. La liberté d’expression n’est donc pas un luxe réservé aux périodes de prospérité. Elle est précisément indispensable lorsque le pays traverse des difficultés. Un gouvernement a besoin d’Algériens capables de lui dire qu’il se trompe. Une administration a besoin de personnes capables de signaler ses dysfonctionnements. Une société a besoin de journalistes, d’universitaires, d’avocats, de militants, d’entrepreneurs, d’artistes et de simples Algériens capables d’exprimer des désaccords sans craindre que leur critique soit assimilée à une hostilité envers la nation. La contradiction n’affaiblit pas nécessairement l’État. Elle peut au contraire permettre de le corriger avant que ses erreurs ne deviennent irréversibles. En période de tempête, fermer les yeux ne calme pas la mer. Cela empêche simplement le capitaine de voir les récifs.

Qui trahit qui ?

Nous revenons alors à la question initiale. Qui trahit qui ? Est-ce l’Algérien qui critique pacifiquement son gouvernement et demande que ses dirigeants rendent des comptes ? Ou est-ce le pouvoir qui trahit la confiance de l’Algérien lorsqu’il lui promet la liberté, la justice ou la participation et que, dans la pratique, il lui oppose la peur, l’opacité ou la répression ? La question mérite d’être posée sans haine et sans esprit de vengeance. Elle ne vise pas à opposer le peuple à l’État. Elle vise précisément à empêcher que l’État soit confondu avec ceux qui exercent temporairement le pouvoir en son nom. L’Algérie n’a pas à choisir entre l’État et la liberté. Elle n’a pas à choisir entre le patriotisme et la critique. Elle n’a pas à choisir entre l’ordre et la démocratie. Ces notions ne sont pas incompatibles. Au contraire, un État véritablement fort est un État suffisamment sûr de ses institutions pour accepter la critique, suffisamment confiant dans sa légitimité pour tolérer la contradiction et suffisamment attaché à l’État de droit pour garantir les droits de ceux qui contestent pacifiquement ses décisions. Le gouvernement n’est pas la nation. L’armée n’est pas la nation. Une institution n’est pas la nation. Un responsable politique n’est pas la nation. Et la critique n’est pas la trahison. On peut aimer profondément l’Algérie et être en désaccord avec ceux qui la gouvernent. On peut être patriote et demander des comptes. On peut défendre l’État tout en contestant le pouvoir. On peut vouloir préserver les institutions de la République précisément parce que l’on refuse qu’elles soient confondues avec les personnes qui les dirigent. C’est peut-être même l’une des formes les plus exigeantes du patriotisme : comprendre que servir son pays ne signifie pas nécessairement approuver ceux qui le gouvernent. Ceux qui ont sacrifié leur vie pour l’indépendance de l’Algérie ne se sont pas sacrifiés pour qu’un pouvoir soit éternel. Ils se sont sacrifiés pour qu’un peuple puisse disposer de lui-même. Pour que l’Algérie existe. Et l’Algérie n’est pas un pouvoir. L’Algérie, c’est son peuple.

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